Surtout pas ça !


[En date du 20/04/2004]

 V ous m'imaginez, président de la République ? Moi, non. Ou alors j'imagine trop bien et l'idée me paraît saugrenue. Ce n'est pas la fonction même, pour ça, bon, on fait surtout de la représentation, le boulot n'est pas dur. Par contre, voir ma trombine tous les jours à la télé, lire les élucubrations sur moi de Gérard Courtois dans Le Monde, d'Alain-Gérard Slama dans Le Figaro, être agressé sans cesse par des journalistes avides de connaître mon avis sur tout et n'importe quoi comme si c'était parole d'oracle, lire et entendre des analyses fouillées sur le sens caché de ma déclaration quand j'ai dit, «J'aime mieux le chocolat noir» (est-ce un message destiné aux artisans-confiseurs, s'adresse-t-il indirectement à Laurent Gbagbo ? On croit savoir, de sources proches de l'Élysée, que le président voulait signifier à Bruxelles [ou Washington, ou Pékin] que…). Si on croit à la haute valeur de la fonction, j'imagine que ça doit paraître un mal nécessaire, voire un hommage à sa grande qualité humaine et à sa vision éclairée des choses, mais si on le considère comme un mal non nécessaire et un empressement servile envers les gens de pouvoir, on n'a pas envie de le subir. Il me semble certes que je suis une personne intéressante avec des choses pertinentes à exprimer, mais pour ce qui est de la fonction présidentielle, quand on s'y trouve on est amené à dire surtout des banalités d'un intérêt très modéré.

C'est la fonction qui veut ça. C'est avant tout et presque uniquement une fonction de représentation, le président «représente la France». Le plus souvent il sirote des bières en regardant des matchs de sumo à la télé, ou lit les mémoires d'un de ses prédécesseurs, de temps en temps on le sort de sa boîte, on lui met un discours entre les mains ou sur le «prompteur», et en avant la musique. Parfois, sa «majorité» se prend une claque électorale et ça défile, ça défile dans son bureau… Puis je ne suis pas persuadé de la pertinence de la fonction: à quoi sert un «chef de l'État» quand il n'y a pas d'État ? Un premier ministre, ça suffirait bien. Même pas un premier ministre, puisque le vrai serait à Bruxelles ou Strasbourg, disons, un «ministre-président», comme on les appelle en Allemagne, «le ministre-président du land de France», et voilà tout. C'est comme l'Assemblée nationale: je veux bien qu'on la garde, mais qu'on cesse cette simagrée avec les lois «françaises»: presque tous les textes qu'on y vote sont de simples «transpositions de la loi européenne» (sic). Qu'elle s'occupe du budget régional et s'assume pour ce qu'elle est, une extension du pouvoir exécutif, et qu'elle laisse donc les parlementaires européens s'occuper des questions d'ordre législatif. Quant au Sénat, qu'il disparaisse, ça fera de sacrées économies. C'est qu'elles nous coûtent, ces vieilles barbes ! Quelque chose comme 10.000€ par sénateur et par mois, sans compter le personnel, les frais de bouche, et tout le tremblement. Et tout ça pour quoi ? Voter les lois «dans les mêmes termes que l'Assemblée nationale». Autant dire, pour ne rien faire.

Mais je m'en fiche, en fait, ça durera ce que ça durera, et d'après moi, ça ne durera plus trop longtemps. «Plus trop», à l'aune du temps des sociétés, ça ne veut pas dire dès demain, mais d'ici cinq à cinquante ans tout ça est appelé à disparaître ou se à se transformer radicalement. En attendant, ça existe. Et notamment, la fonction de président de la République française. Vous avez lu ma plateforme ? Vous y aurez vu que je me propose de ne rien proposer, sauf trois choses: réduire drastiquement les émoluments des Élus de la Nation, ne pas former un gouvernement sur une base partisane et convoquer une Constituante. Ce en quoi je suis honnête: d'abord en tenant compte qu'on n'a guère de chances de tenir ses promesses électorales, qu'on le veuille ou non, donc autant ne pas promettre ce qu'on ne tiendra pas; ensuite — mais je développe cette idée dans un autre texte —, en tenant compte que depuis une vingtaine d'années il est illusoire de croire qu'un gouvernement idéologiquement cohérent mènera une politique cohérente; enfin, en tenant compte que les institutions de la V° République ont fait leur temps, et qu'ils serait bien venu d'y remédier de la manière la plus démocratique possible.


Malgré tout, j'ai un problème. Oh ! Ni avec la première, ni avec la troisième de mes propositions. Certes l'abrasage radical du revenu des élus fera hurler mais bon, ils feraient quoi ? Ils manifesteraient devant l'Élysée en criant «O-LI-VIER ! DES SOUS ! O-LI-VIER ! DES SOUS !» ? J'imagine mal. Ils feraient grève ? Ce serait bien. Mais je ne crois pas qu'il y ait le droit de grève, à l'Assemblée. La révolution ? J'imagine encore moins. Je n'en suis pas certain, mais il me semble que ce serait une mesure très populaire… Pour la Constituante, je ne dis pas que ce serait simple et facile, surtout de la manière dont je le prévois, mais ça n'est techniquement pas difficile à mettre en place. La deuxième proposition me chiffonne car, contrairement aux deux autres, elle implique «le choix du président». Et je ne me considère pas le mieux placé pour choisir les membres du gouvernement. Remarquez, je ne considère personne être tel. Et pour tout dire, je ne suis pas sûr qu'un gouvernement, dans la forme où ça existe dans le cadre de nos institutions, soit une bonne chose. En fait, on devrait faire comme à Rome, tirer au sort les ministres. Tiens, c'est une idée… On demanderait à tous les citoyens qui le désirent de mettre leur nom sur un papier, de le glisser dans une urne, on rassemblerait le tout à Matignon et on tirerait une trentaine de noms au sort. Ou une vingtaine. Ou une cinquantaine. Disons, «un certain nombre». Comme je suis partisan de la parité, on tirerait ce qu'il faut pour arriver à un nombre égal de femmes et d'hommes. Autre cas, désigner les directeurs d'administrations centrales. Un ministre «amateur» on ne sait pas s'il sera compétent, tandis que la fille ou le gars à la tête de son administration n'est pas là par hasard. Bref, il serait bon de trouver moyen de nommer un gouvernement qui ne soit pas le fait du prince. Mais j'ai le temps d'y réfléchir, et de recevoir des propositions, l'élection est dans trois ans, du moins s'il n'arrive rien à notre aimable président Chirac entretemps.


Amie lectrice, amie lecteur, ne me faites pas de propositions programmatiques. Mon programme est fait, on le lira ici. Bien plutôt, si vous trouvez mon projet intéressant, proposez-vous pour collecter les signatures dont j'aurai besoin pour me présenter à l'élection. C'est quand même là où le bât blesse. Et quoi ! 500 signatures dans 30 départements, ça ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval ! Pour le reste, je ne compte pas «faire campagne». Je n'ai pas les moyens d'en faire, de toute manière. Mais là-dessus, je n'ai pas d'opinion ferme, on verra bien d'ici à 2007. J'ironise beaucoup sur ma «candidature», pourtant c'est sérieux. Sauf pour ceci: je ne désire pas particulièrement être candidat. L'idée générale est sérieuse, la personne qui en sera le vecteur importe peu. En fait, voici comment je vois les choses: il me semble pertinent qu'une personne tente de fédérer les voix des électeurs potentiels qui ne sont pas satisfaits des institutions politiques actuelles, qu'elle ait quelques propositions claires et pragmatiques, et qu'elle ne se présente pas sur la base d'un programme fermé, idéologique, déterminé. Qui peut savoir ce que veut la société sinon la société elle-même ? Je commence ma campagne ici, parce qu'Internet me semble l'outil pour réaliser un vraie démocratie. J'ai trois ans, nous avons trois ans, et où que vous soyez, à toute heure, nous pouvons échanger nos idées, concevoir des projets communs. Je ne dis pas que c'est facile, mais c'est possible et il me semble intéressant au moins d'essayer, pour voir ce que ça donne.

Je ne me crois pas la personne la plus qualifiée pour présider la France — ni la moins qualifiée — mais du moins j'ai une qualité: je ne suis le porte-parole de personne, même pas de moi. Je n'ai nul groupe à défendre ou attaquer. Si mes analyses sur l'état de la société peuvent donner l'impression que j'en ai après ceux que j'appelle les régulateurs, ce serait malheureux, je n'ai rien contre eux, ils jouent leur rôle dans la société de la manière dont on leur a appris à le faire; elle n'est plus adaptée au contexte, donc il serait judicieux qu'ils arrêtent de jouer ainsi, mais ça n'a rien de personnel. Ça peut se comparer à ce qui se passa pour les soyeux de Lyon vers 1830: ils savaient travailler selon la manière en vigueur au XVIII° siècle or du point de vue de la société si on peut faire exécuter le travail de dix soyeux par un seul, c'est préférable. À court terme ça crée du chômage mais la baisse des coûts provoque la hausse de la demande et à moyen terme le travail détruit est recréé. Les méthodes de nos régulateurs ont fait leur temps, donc il faudra, dans les années à venir, détruire leurs emplois, mais une société a toujours besoin de régulateurs: s'ils savent s'adapter aux nouvelles méthodes ils retrouveront leurs emplois. Personnellement, je ne trouve pas anormal de «détruire de l'emploi», je considère même ça plutôt souhaitable: si on peut faire la même chose avec moins de travail, c'est plutôt bien, ça libère du temps qu'on peut consacrer à des choses plus plaisantes que de faire tourner une machine. Serait-ce la machine gouvernementale. Ce n'est donc pas le fait, mais la méthode qui m'ennuie: plutôt que par exemple de virer la moitié des employés d'une boîte pour faire travailler l'autre moitié 35 ou 40 heures par semaine, il semblerait plus logique de les garder tous et que chacun travaille moitié moins de temps.

Je n'ai rien non plus contre les délocalisations sinon, là encore, la méthode: si le but est de réduire les charges pour augmenter les marges, ça ne me va pas. Or c'est ce qui se passe. En fait, je n'ai rien contre rien, mais j'ai quelque chose contre les tentatives antisociales de nos régulateurs actuels de maintenir le système qui leur est favorable au-delà de sa date d'obsolescence.


Probablement, je suis un utopiste: je pense qu'on peut changer de système autrement que de la manière habituelle, dans la violence. Comme je l'expose ailleurs, on peut considérer qu'actuellement 50% à 65% de la population française exprime par son abstention ou son vote extrême qu'elle n'est pas satisfaite des institutions. Donc, 50% à 65% de cette population ne serait vraisemblablement pas défavorable à un changement de cet ordre. Ça ne signifie pas qu'elle serait favorable à un changement, mais «qui ne dit mot consent». Peut-être utopiste, et peut-être non. Il n'est pas invraisemblable qu'un candidat extérieur au personnel politique habituel, et sans un de ces projets de société cousus main qui s'effilochent dès le lendemain de l'élection, convainque une majorité d'électeurs de voter pour lui. Alors, autant essayer. Bien des gens, y compris parmi ceux affiliés à un parti, commencent à en avoir soupé des oppositions binaires, gauche contre droite, libéraux contre socialistes, France d'en haut contre France d'en bas. Les idées c'est bien, les faits c'est mieux, pour répéter ce que dit dans mon programme, la règle habituelle des rapports sociaux ordinaires, est la conciliation et la cohésion, alors, comment se fait-il que ceux censés nous représenter, représentent en réalité une image totalement fausse de la société, une image d'opposition et de dissension ? Et surtout, comment se fait-il qu'ils s'acharnent, relayés en cela par une majorité des médias «ancien système», à dessiner une société en noir et blanc, alors que je la vois multicolore et nuancée ? Serait-ils tous frappés de daltonisme ?

L'ancien système. Ou ancien Régime. Mutatis mutandis nous nous trouvons dans une situation comparable à celle qui existait dans la seconde moitié du XVIII° siècle, et qui se résolut (à-peu-près) comme on sait entre 1789 et 1799: une certaine organisation sociale, correspondant à un certain état de la société, était devenue inadaptée à l'état de la société après 1750. Et donc, j'ai idée qu'il y aurait moyen de résoudre cette crise d'une autre manière que ça se fit à l'époque. Aujourd'hui comme en ce temps, il se trouve un nombre de personnes actuellement «en charge de la société» qui essaient comme elles peuvent de changer le système «de l'intérieur» — des Turgot, des Necker. Et encore plus de personnes qui voient bien qu'il y a problème, mais ne voient pas qu'il est d'ordre structurel et s'acharnent avec bonne volonté à «faire rentrer la société dans le système» ou quelque chose comme ça.

Le marqueur le plus net de l'acceptation ou non du système, du régime, est l'expression électorale, le vote. Un marqueur universel: pratiquement partout dans le monde, quand a lieu une élection, nos médias se font l'écho d'un un fort taux d'abstention» ou de ce que «l'abstention gagne». Aux dernières élections régionales en France, nos médias étaient au contraire très heureux de nous apprendre que «l'abstention est en recul», et pour les optimistes, «en net recul». En recul par rapport aux dernières régionales, en stagnation par rapport au dernier vote. Et surtout, même en recul, à un niveau assez haut, près de 38%. Entre les abstentions, les votes blancs ou nuls et les personnes en état de voter mais qui ne sont pas inscrites sur les listes électorales, d'une élection l'autre entre 50% et 65% des possibles électeurs expriment qu'ils n'ont pas un choix à leur convenance. Ce qui modifie ma première estimation, basée sur les votes exprimés: entre 60% et 75% des électeurs potentiels indiquent que d'une manière ou de l'autre, «l'offre politique» n'est pas de leur goût. Nos régulateurs, et les «spécialistes» et «analystes» s'intéressant à la question, mettent cela sur le compte de beaucoup de chose, mais, du moins dans les médias «ancien système», on n'en voit guère faire l'analyse d'une cause structurelle.

Plus exactement, quand un politicien, un analyste politique évoquent un problème d'ordre structurel, ils désignent «le corps» et non «l'esprit». En cliquant sur ce lien vous trouverez un florilège d'analyses, explicites et implicites, sur la question de l'abstention, dues à des politiciens, analystes politiques et journalistes, et publiées dans Le Monde. Et vous verrez que le «responsable» de l'abstention est l'absentionniste lui-même, ou «l'offre politique». Mais la structure sociale globale non, tout va bien, nous sommes en démocratie, n'est-ce pas ? Et que peut-on rêver de mieux que la démocratie ? Une démocratie où les «représentants» représentent en moyenne 25% du corps électoral, c'est étrange…

O.M.H.